it's time to change our perspective about biodiversity conservation ! A focus on the 'silent biodiversity'...
La biodiversité silencieuse
Depuis une quinzaine d’année, les stratégies de conservation se concentrent sur les ‘points chauds’ de la biodiversité. Ce concept, inventé en 1988 par Norman Myers, visait à identifier les zones du globe où se concentrait la biodiversité, plus précisément où le taux d’espèces endémiques est élevé, c’est-à-dire les zones où vivent des espèces qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. L’idée de Myers était de concentrer les efforts des bailleurs de fonds pour assurer une protection maximale à ces zones d’endémisme et, partant, de préserver au mieux de nos possibilités actuelles la biodiversité de la terre.
Mais depuis quelques années, ce concept se heurte à deux obstacles. D’une part, les dernières recherches en écologie des écosystèmes ont montré qu’il n’y a pas toujours de relation entre la biodiversité d’un écosystème et les services écologiques qu’il rend au sein du maillage d’écosystème à l’échelle régionale, voir continentale. Ainsi, on a longtemps cru que les forêts équatoriales constituaient ‘les poumons de la terre’ grâce à leur fantastique diversité végétale, alors que l’on sait actuellement qu’une forêt équatoriale à l’équilibre ne produit guère plus d’oxygène qu’elle n’en consomme et que les vrais pièges à carbone sont à rechercher dans des écosystèmes beaucoup moins diversifié tel les cultures intensives ou les forêts boréales.
D’autre part, la volonté de protéger à tout prix certains points chauds de la biodiversité a conduit à exclure totalement l’homme du fonctionnement de ces régions. La conservation s’est ainsi érigée en opposant la nature à l’humanité et à ses besoins. Face aux difficultés croissantes à faire accepter ce postulat aux populations pauvres du sud, de nouvelles approches (conservation communautaire, conservation participative, évaluation des services économiques rendus par les écosystèmes aux bénéfices des populations locales, etc..) ont du être développées. Le lecteur intéressé par cette thématique pourra se reporter à l’article de Kareiva et Marvier qui développe largement ce thème .
L’idée générale qui sous-tend les nouvelles approches de la conservation est qu’il est illusoire, et souvent même contre-productif, de préserver un écosystème en l’isolant de son contexte humain et économique et en réduisant au maximum les échanges avec l’extérieur. Bien au contraire, il est urgent de replacer l’homme au centre des stratégies de conservation et, in fine, de replacer les processus écologiques au cœur des questions de développement, tant au sud qu’au nord. Il est nécessaire de repenser les interactions de tous ces acteurs de la diversité, l’homme y compris, pour mieux évaluer la capacité des écosystèmes à accueillir les activités humaines en leur sein tout en protégeant la biodiversité de ces régions.
Si l’on se penche sur des écosystèmes complexes, comme les forêts équatoriales du Congo, la multiplicité des interactions entre espèces, la fantastique diversité de ces dernières (plus de 25.000 espèces de plantes supérieures rien que pour les forêts en RDC) et le manque de connaissances sur les dynamiques spatiales et temporelles de ces interactions rend très difficile la conservation de l’intégrité des espaces naturels sur la base de la seule protection d’une ou de quelques espèces emblématiques (chimpanzés, gorilles, okapis par exemple). Il est donc nécessaire de développer de nouveaux concepts et de nouveaux outils pour répondre à ces défis en terme de conservation des écosystèmes mais aussi en terme de compréhension des processus biologiques qui régissent ces écosystèmes.
Lorsqu’on pense à la biodiversité de la RDC, se sont des images de la forêt équatoriale, des gorilles, des lions ou des okapis qui nous viennent à l’esprit. Mais beaucoup oublient que ces fascinants animaux vivent dans des écosystèmes complexes, où des innombrables relations se tissent entre des acteurs discrets, souvent encore inconnus de la science et dont dépend l’équilibre fragile de ces écosystèmes. Fourmis, vers de terre, chauves-souris, rongeurs et coléoptères xylophages ne sont que quelques exemples d’organismes dont le rôle est fondamental dans la chaîne écologique qui assure le fonctionnement des écosystèmes, c'est-à-dire dans le recyclage permanent de l’énergie et de la matière au sein de ce dernier. Cette multitude d’organismes, animaux, végétaux et bactériens, constituent ce qu’on appelle la « biodiversité silencieuse », pour la distinguer de l’autre, qui a davantage la faveur des médias. Trop d’années consacrées à se focaliser sur des espèces emblématiques ayant la faveur du grand public on souvent fait perdre de vue aux ONG de conservation l’importance fondamentale de cette biodiversité silencieuse dans le fonctionnement des écosystèmes.
Il n’est pas toujours évidemment de percevoir les liens entre le bien-être humain et cette biodiversité silencieuse, car elle n’est ni l’objet d’une chasse villageoise, ni à priori source de revenus liés au tourisme, ni même à la base de médecines traditionnelles. Et pourtant, c’est grâce à l’activité de milliers d’espèces d’insectes, de vers et d’innombrables bactéries que la forêt se régénère en permanence, permettant à de jeunes plants de pousser en s’alimentant des nutriments recyclés par cette biodiversité, au dépens de leurs aînés. Parfois la relation est d’une simplicité évidente, mais ironique…On a ainsi calculé que dans les zones à fortes concentration d’éléphants, et par conséquent à forte concentration de touristes amateurs de grande faune sauvage, la disparition des coléoptères coprophages appelés bousiers, qui nourrissent leurs larves en enterrant dans le sol les déjections de éléphants et en y pondant un œufs, entraînerait rapidement l’accumulation sur le sol de plusieurs cm de déjections ! Un spectacle qui serait probablement peu apprécié des touristes, lesquels ne réfléchissent souvent pas avant d’écraser sous leurs semelles d’un air dégoûté le gros scarabée noir qui traversait nonchalamment la route…
On sait depuis longtemps que les écosystèmes en bonne santé rendent de nombreux services à l’humanité. Les mangroves protègent les populations côtières des tempêtes, les marais purifient l’eau et limitent les risques d’inondations, les forêts protègent les sols de l’érosion, favorisent les pluies et fournissent des revenus aux populations sous forme de bois ou de gibier…Or la bonne santé d’un écosystème, aussi simple ou complexe soit-il, dépend beaucoup plus de cette biodiversité silencieuse que de l’existence de quelques espèces emblématiques. Il est donc temps, à mon sens, de proposer un nouveau pacte écologique, pour reprendre un terme actuellement fort à la mode, entre les hommes et cette biodiversité silencieuse. Le fil conducteur de ce pacte serait de renverser notre approche intuitive de la conservation, qui est de protéger ce qui nous ressemble ou ce que nous trouvons beau. Au contraire, il est temps d’apprendre à apprécier ce qui est diffèrent de nous, ce qui nous est étranger par la manière de percevoir le monde et d’y agir. C’est dans le respect de ces formes de vies tellement différentes de nous que nous trouverons la capacité à protéger les écosystèmes non pas seulement pour les services qu’ils nous offrent mais pour la valeur intrinsèque de la vie qu’ils hébergent.